Les jeunes décrocheurs scolaires ont-ils une deuxième chance
sur le marché du travail ?
 

 
Par Jérémy Hervelin, Cécile Ballini et Mathilde Gaini

Les jeunes âgés de 15 à 24 ans sont durement touchés par le chômage, en particulier les jeunes en situation de décrochage scolaire. Ainsi, en 2018, leur taux de chômage était de 20,8 %, soit plus du double de la moyenne nationale. Par ailleurs, de nombreux jeunes sortent chaque année du système scolaire sans diplôme, ni qualification. Depuis 2016, on compte un peu moins de 100 000 décrocheurs tous les ans. Leur insertion professionnelle est particulièrement difficile. Ainsi, 43.4% des jeunes sortis sans diplôme et ayant achevé leur formation initiale depuis 1 à 4 ans étaient au chômage en 2018.

Pour venir en aide aux décrocheurs, la France propose un éventail de politiques publiques pouvant être regroupées en trois grandes catégories : les dispositifs d’accompagnement, les contrats aidés et la formation professionnelle continue. Les dispositifs d’accompagnement ont pour principale vocation de rendre plus efficace la recherche d’emploi ; ils sont souvent insuffisants à long terme pour les jeunes sans qualification et demandent à être combinés avec des politiques améliorant l’employabilité et les compétences. Les contrats aidés ont pour objectif d’offrir une (première) expérience professionnelle en permettant aux jeunes d’acquérir des compétences « sur le tas ». La formation professionnelle continue vise explicitement la montée en compétences et en qualification et peut aller jusqu’à l’obtention d’un diplôme ou d’un titre professionnel, reconnus sur tout le territoire national.

Les recherches récentes montrent que la formation favorise l’insertion dans l’emploi des jeunes faiblement qualifiés, mais les connaissances sur ce sujet sont encore limitées. Afin d’évaluer l’impact de diverses formations sur l’accès à l’emploi des jeunes décrocheurs, nous avons réalisé un testing sur CV de janvier à juillet 2018 dans toute la France métropolitaine. Notre testing a consisté à envoyer des CV de différents profils de jeunes décrocheurs répondant à des offres d’emploi disponibles sur le site web de Pôle emploi et à observer les différences de réponse selon les profils. Plus de 10 000 candidatures (CV et lettres de motivation) réparties en cinq parcours-types représentatifs des jeunes au niveau CAP/BEP ont été envoyées pour les métiers de cuisinier (ROME G1602) et de maçon (ROME F1703). Ces cinq parcours types sont les suivants :

  • Les non-décrocheurs diplômés de formation initiale ayant validé leur CAP en lycée professionnel ou par apprentissage en centre de formation d’apprentis ;
  • Les décrocheurs sans expérience ni formation professionnelle continue ;
  • Les décrocheurs avec formation professionnelle continue qualifiante (CAP ou titre professionnel) ;
  • Les décrocheurs avec une expérience d'un an dans le métier (Emploi d’Avenir) ;
  • Les décrocheurs avec une expérience d'un an dans le métier et une formation professionnelle continue qualifiante (Emploi d’Avenir et CAP).

En comparant les taux de rappel des quatre profils de décrocheurs avec celui des non-décrocheurs diplômés par formation initiale, nous pouvons évaluer si le décrochage scolaire peut être « compensé » aux yeux des employeurs par des politiques de contrats aidés et/ou de formation professionnelle.

Les résultats de notre testing font clairement apparaitre un classement des profils par les employeurs.  Les jeunes diplômés de formation initiale sont les candidats les plus sollicités avec un taux de rappel positif autour de 30 %. Viennent ensuite les décrocheurs avec une expérience d’un an dans le métier et une formation professionnelle continue avec un taux de rappel autour de 25 %. Les profils avec expérience professionnelle seule ou avec un diplôme obtenu par formation professionnelle continue en centres de formation ont un taux de rappel autour de 20 %.  Les décrocheurs sans expérience ni formation continue ont un taux de rappel d’environ 10 %. Ce sont les candidats ayant la plus faible chance d’être sollicités. Nous montrons également que cette hiérarchie des profils aux yeux des employeurs varie très peu avec les caractéristiques de l’entreprise (privé/public, taille), le type de contrat du travail (permanent/temporaire, expérience requise), le métier (cuisinier/maçon) ou l’environnement extérieur (distance au lieu de travail, taux de chômage de local). Un deuxième testing avec les mêmes profils mais portant cette fois-ci sur des candidatures spontanées aboutit aux mêmes conclusions.

Notre testing ne nous permet pas de connaitre les probabilités qu’ont les différents profils d’être effectivement embauchés après avoir été rappelés par un employeur. Cependant, les résultats observés convergent avec ceux obtenus dans une étude précédente de Pierre Cahuc, Stéphane Carcillo et Andreea Minea qui trouve que les emplois aidés ne favorisent l’insertion dans l’emploi que s’ils sont associés à une formation certifiante. Vraisemblablement, les formations continues combinées à une expérience professionnelle sont les parcours qui semblent inciter le plus les employeurs à offrir une seconde chance sur le marché du travail aux jeunes décrocheurs.

 
Références

Pierre Cahuc, Stéphane Carcillo et Andreea Minea (2019). The Difficult School-to-Work Transition of High-School Dropouts: Evidence from a Field Experiment. À paraître dans Journal of Human Resources. VoxEu Column.

Jérémy Hervelin, Cécile Ballini et Mathilde Gaini. Is There a Second Chance for High-School Dropouts? Evidence from a Large Correspondence Study. À paraître dans la collection des documents de recherche de la chaire Sécurisation des Parcours Professionnels.
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